Breaking Bad plus fort que Al Pacino
Les Chroniques

Comment Heisenberg a ringardisé Scarface dans le rap

Quel est le point commun entre Al Pacino (un des acteurs principaux du parrain), Bryan Cranston (le père de Malcom) et le rap ? Ces deux acteurs sont les interprètes des icônes de ce genre musical qui n’a pas peur de faire l’apologie de l’argent sale. À tel point que ces œuvres qui, à dépit d’être des gros succès d’audience, finirons par accéder au statut du « culte ». Il aura fallut attendre presque 30 ans pour qu’un ancien acteur comique remplace Scarface en tant que muse du rap game !

Le rap s’est toujours inspiré de la culture audiovisuelle

En misant sur le divertissement et en s’adressant à la jeunesse, le rap est partit à la recherche de références communément acquises. Ces références lui auront valu maintes critiques (peut-on reprocher aux premiers rappeurs légers de citer les dessins animés japonais de leur enfance?) mais lui a permis d’être à la fois acteur et spectateur de la « pop culture ». Même si ces citations (parfois trop précises pour que seuls les fans ou les amateurs de Rapgenuis puissent comprendre) ont pour revers d’enfoncer le rap fast-food en limitant sa longévité. En faisant référence à une culture (principalement télévisuelle) très versatile le rap se condamne au même sort, par exemple le morceau Bomayé de Youss : « Rap Game of Throne j’viens vous traumatiser comme l’épisode 9 de la saison 3 » (référence à un épisode précis d’une série qui ne traversera pas forcément le temps).

Ça fait quoi d'être l'inspi du rap game ?

Ça fait quoi d’être l’inspi du rap game ?

Même si certaines des références sont plus complexes, s’il fallait résumer le rap en une référence ce serait assurément Scarface (1983!), le film de gangsters sanctuarisé par le rap rendant ce mafieux cubain incontestable. Mais cette figure violente du capitalisme prenait la poussière, la violence qui caractérisée le film à sa sortie a été ringardisé par l’escalade d’images choc que la nouvelle génération peut voir tous les jours. Il aura fallu attendre 30 ans pour que Tony Montana rentre au vestiaire et laisse place à Walter White aka Heisenberg.

Breaking Bad, la série qui a séduit les rappeurs

Voici un bref résumé pour ceux qui ignore encore ce qu’est la série Breaking Bad, Walter White un père de famille extrêmement banal atteint du cancer décide de se lancer avec succès (mais pas sans mal n’ayant rien d’un gangster) dans le trafic de drogue pour subvenir aux futurs besoins de sa famille. Mais comment cette série qui rend hype le trafic de drogue en proposant un antihéros sympathique qui usera plus de son cerveau que ses muscles a-t-elle plus détrôner Tony Montana ? La famille. Tout particulièrement en France certains rappeurs ont gardé un œil assez critique sur les agissements du mafieux Cubain qui n’hésite pas à trahir les siens pour sa réussite.

« Rien à foutre de Tony Montana, j’préfère Amélie Poulain/Un vrai super héros est censé protéger veuves et orphelins » Disiz la Peste, dans Force ou faiblesse (2003)

Tony Montana avait tout ou presque pour plaire aux rappeurs : violence, ascension, argent, drogue.. il lui manquait que la loyauté. C’est Breaking Bad qui va nous offrir cette loyauté si importante dans l’esprit banlieusard où l’on doit protéger les siens (« Je donne tellement d’amour au mien j’en ai plus pour les autres » Booba) et que le respect vaut plus que l’argent (« L’argent c’est bien, le respect c’est mieux » Kennedy). La forme est aussi largement modernisée, avec des montages financiers, un personnage aux failles aussi nombreuses que détaillées, une économie mondialisée qui ringardise le film de De Palma. Dans le fond le parcours des deux protagonistes n’est pas très différent (grandeur et décadences aka ascension et chute) avec la même allégorie du capitalisme, mais cette notion de famille séduit cette nouvelle génération.

Florilège des références à Breaking Bad dans le rap français

Ce n’est pas étonnant que cette série récente est plus citée par la nouvelle génération que par les anciens (qui citaient « The Wire » ou « Les Sopranos » presque inconnus de la nouvelle génération). Comme précisée dans l’introduction, cette super série qui est un des plus gros phénomènes de la pop culture (culture populaire) n’a pas pour autant explosé les audiences outre-Atlantique (quand Breaking Bad était en moyenne à 5 millions de téléspectateurs, The Big Band Théory culminait à 19 millions). Dans cette consommation de plus en plus accélérée de la musique les rappeurs n’hésitent pas à y consacrer des morceaux entiers : « Breaking Bad » d’Ixzo ou « Heisenberg » de Sadek.

Consacrée un morceau entier à une série ou un film est excluent pour une partie des auditeurs, certains morceaux se sont contenté de quelques punchlines bien placées :

« T’es Heisenberg ou Pinkman » Tiers-Monde, Toby or not Toby

« Plus de crystal que Walter White dans sa caravane » Joke, Harajuku

« C’est moi le danger, j’frappe à ta porte #WalterWhite » Ixzo feat Alivor, Hashtag.

Heisenberg aura mis trente ans à déclasser Tony Montana comme icône sacrée du rap game. Un autre représentant du capitalisme véhiculé par les grands médias mettra-t-il autant de temps à détrôner le gentil Walter White ? À moins que les rappeurs finissent par imposer une icône de leur propre culture au lieu de s’en approprier une autre.


Pour approfondir :

Le Monde : « Comment « Scarface » a mitraillé la musique »

Abcdr du son : « Scarface : 30 ans d’influence en 30 morceaux »

Illustration : Sam Peterson

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4 Comments

  • Reply Jérémy Lipowski 7 janvier 2015 at 0 h 06 min

    bonne idée de sujet, pour complémenter
    Bassirou : Mon Négro Walter (très bon titre, alter ego/walter ect)
    Mac Tyer : Walter Contre Gus

    Sinon :
    – The Wire à beaucoup marquer le rap français aussi, Booba, Mac Tyer, Ol Kainry ect
    – Game Of Thrones, Médine, Youssoupha ect

    L’effet est accentuer par le faite que c’est Très récent .. et que Scarface/La Haine/Menace II Society/La Cité de Dieu/Ma 6T Va Craker sont vieux et maintenant c’est une nouvelle vague de rappeurs donc nouvelles inspirations.

    • Reply Flo 7 janvier 2015 at 11 h 41 min

      Commentaire très constructif et intéressant, merci !

  • Reply Tom Lansard 11 février 2015 at 0 h 08 min

    Je suis assez d’accord avec cet idée d’énorme influence de l’audiovisuel chez les rappeurs ; mais je ne suis pas trop d’accord sur un point : On se rend bien compte au fur et à mesure de la série que Walter White est un antihéros de moins en moins sympathique. Si on se laisse un peu berner dans les premières saisons à le voir comme un genre d’ange gardien pour sa famille, on se rend bien compte que sa vraie motivation c’est l’argent et surtout le pouvoir. Il est avide de ce pouvoir et se cache derrière cette excuse de « famille »

  • Reply Madj 18 mai 2016 at 3 h 17 min

    En effet Tom.

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