Rappeurs et politiques
Les Chroniques

La politique et le rap : un paradoxe déstructeur

Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, Nadine Morano,.. ont un autre point commun que l’exercice de l’Etat à haut niveau. Ces ministres, députés, candidats et même présidents de la république ont, pour des raisons purement stratégiques, fustigé violemment le rap et les rappeurs. Dans un paysage politique gangrené par sa surmédiatisation, le rap est un tremplin pour accéder aux responsabilités. Et pourtant, les rappeurs continuent de s’engager auprès de leurs bourreaux.

Critiquer le rap, une stratégie qui mène au pouvoir

Le rap, parfois appelé culture urbaine ou sous-culture, se fait entendre surtout des jeunes. Il est mal perçu des générations actives et de celles qui n’ont plus l’âge de l’être. On peut comprendre cette aversion envers les rappeurs qui n’hésitent pas à user de formules-chocs portant à polémique « Je baiserais la France jusqu’à qu’elle m’aime » disait le Général, et dans un registre plus blasphématoire « Je me lave le pénis à l’eau bénite » du Duc. En crachant à la gueule des valeurs des générations précédentes, les rappeurs (du moins les plus médiatisés) attisent la haine envers ce genre musical. Ce processus d’affront est naturel, les jeunes qui ont besoin de trouver leur place dans le monde, et, à défaut d’avoir leurs convictions, rejettent celles de leurs ainés. La Rumeur, Lunatic, Tandem ne sont pas des précurseurs, ils s’inscrivent dans ce qui fut chanté par Renaud, Trust et tant d’autres avant eux. On peut leur reconnaître de l’avoir fait avec plus de violences, comme le fera la nouvelle génération dans cette fuite en avant.

Revenons à notre politique, la télévision a bouleversé la politique (plus encore qu’internet pour le rap). Auparavant, il fallait serrer le plus de mains de prolétaires sur les marchés pour espérer obtenir le soutien populaire. Il suffit maintenant de faire du bruit pour que vos paroles soient reprises par le petit écran, lui-même regardé aveuglément par les potentiels électeurs. Plus encore qu’avant, les compétences passent au second plan, le résultat de vos efforts sera noyé par les petites phrases et le sensationnel. Les chaînes d’informations en continu ont accentué le phénomène, c’est à celui qui gueulera le plus fort et passera dans tous les zappings.

Pour gagner des élections, plus besoin d’apporter un projet, grâce au bruit vous avez rendu muets vos concurrents, vous serez le seul dont on connaîtra le nom. C’est presque si le « vu à la TV » est apposé à vos affiches, un peu comme les produits douteux de la quincaillerie du coin. C’est à ce moment que le rap entre dans la danse, rien de mieux pour se faire entendre que de s’attaquer à quelque chose ou, encore mieux, à quelqu’un. Le désormais « premier parti de France » l’a très bien compris, mais s’attaquer à une minorité est dangereux, vous gagnez rapidement de l’importance pour finir par vous écraser contre un plafond de verre (et heureusement).

Les politiques, avec Nicolas Sarkozy en tête, trouvent dans le rap la cible parfaite pour réunir des foules d’électeurs outrés de ces jeunes voyous vendant en millions d’exemplaires leur haine à la Fnac. Le rap est écouté principalement par les jeunes (ceux qui n’ont pas l’âge ou l’envie de voter) et détesté par les plus âgés (ceux qui ont peur de la banlieue, mais qui votent, surtout à droite). C’est contre le groupe de rap La Rumeur, un groupe très engagé de rappeurs qui ont les armes nécessaires pour leurs ambitions (Ekoué étant diplômé en sciences politiques), que Sarkozy a fait sa première charge. À travers le ministère de l’Intérieur qu’il dirige, il va engager un marathon judiciaire mettant le groupe à genoux pendant 8 ans.

Quelques temps plus tard, il réitère avec « son chien de garde » (plus connu sous le nom de Nadine Morano) en se prenant au groupe très populaire Sniper (600.000 exemplaires vendus pour leur deuxième opus). Dans une guerre médiatique, manifestement perdue par le groupe, Nadine Morano profite de cette lumière. C’est à cette époque que sa carrière décolle, de député elle finira ministre quelques années plus tard. Les rappeurs n’ayant aucun écho médiatique, il faudra attendre le morceau : « La France (Itinéraire D’une Polémique) » sur l’album Trait pour Trait pour entendre leur version.

Mais ces attaques contre les rappeurs ne sont pas le propre de la droite : quelques années plus tard, Ségolène Royal a amplement participé à « l’affaire Orelsan » en faisant un chantage aux subventions pour annuler sa participation aux francophilies de La Rochelle. Un rappeur qui s’en prend aux femmes était une occasion parfaite pour l’ex-candidate à la présidentielle. Elle qui avait dans les années 80, à défaut du rap, attaqué frontalement les dessins animés du club Dorothée qui « abrutissaient notre jeunesse », l’histoire n’est qu’un éternel recommencement.

Au fil des affaires, le bashing du rap devient une arme politique comme une autre. Mais entre le début et le milieu des années 2000, le rap a beaucoup changé. Le rap français perd en contestation ce qu’il gagne en audience, cette période découle du succès de rappeurs comme Booba ou Rohff qui s’épanouissent dans l’égotrip. Les politiciens voient un certain intérêt dans le copinage avec cette culture pour s’attirer le vote des jeunes. Mais, il est sûrement trop tard : depuis des années, l’ensemble de la classe politique tape sur ses représentants. Les rappeurs ne peuvent pas être assez stupides pour les rejoindre .. ?

Les rappeurs se jettent dans les bras des politiques

Contrairement à ce qu’aurait pu présager la première partie de ce dossier, les rappeurs n’ont pas appris du passé. Kery James soutiendrait qu’il y aura toujours des « Nègres de maisons ». Malgré la dureté du terme, on ne peut qu’acquiescer.

Les politiques, en particulier durant les campagnes nationales, aiment à s’entourer de personnalités. Ils espèrent gagner les voix des indécis n’ayant pas encore de convictions politiques trop marquées. Pour toucher les jeunes, qui logiquement se rapprochent le plus de cette description, il faut convaincre les humoristes, sportifs, et .. rapeurs de rejoindre sa cause. Mais le choix de son porte drapeau est complexe, il faut choisir un rappeur qui n’est ni trop protestataire ni trop vulgaire. Les premiers (Kery James, Médine,..) ne peuvent totalement adhérer aux programmes des partis (encore plus lorsque l’on voit l’échec des politiques de droite et de gauche dans les banlieues) sans émettre publiquement des doutes. C’est ce qui c’est passé il y a 35 ans avec Balavoine et Miterrand. Les seconds (Booba, Tandem, Rohff,..) restent un réservoir de voix si on souhaite leur taper dessus, et pas sûr qu’une déclaration d’un rappeur à la tribune d’un meeting soit du plus bel effet : « Vote pour lui morray, il va tous les baiser, sarkozer, izi ».

Il fallait trouver une troisième voie, une alternative, ni contestataire ni vulgaire. Une catégorie de jeunes de banlieue qui pourrait séduire les jeunes sans faire peur aux autres électeurs, comme Jamel l’a si bien fait d’abord à la télévision puis auprès du PS. De préférence des artistes populaires, gentils et qui y trouvent eux aussi leur compte, c’est à partir de maintenant que l’on va parler du Doc Gynéco et de Disiz.

Le Doc s’est engagé auprès de Sarkozy lors de sa première candidature aux présidentielles en 2007. Cet engagement de l’auteur d’un des plus gros classiques du rap français (Première Consultation) a fait l’effet d’une bombe dans le milieu hip-hop. S’engager en politique lorsqu’on est rappeur est une chose, auprès de Sarkozy en est une autre. Ancien ministre de l’Intérieur, il est devenu l’homme à abattre du rap après qu’il s’en soit pris frontalement à la « racaille ». L’engagement du rappeur est difficile à expliquer, il ne s’est pas contenté d’une figuration, il s’est fendu d’un livre et de déclarations quasi amoureuses envers son nouveau mentor. On peut trouver quelques pistes dans sa situation financière, Virgin venait de lui rendre son contrat suite à ses mauvaises ventes, et il éprouvait quelques difficultés vis-à-vis du fisc. Pourtant le bilan est très négatif, sa médiatisation ne lui a pas permis de toucher un public plus large. Au contraire, il a vendu 2000 copies de son nouvel album (contre plus d’un million pour son premier !) et n’a pas échappé à une condamnation à huit mois avec sursis pour raisons fiscales !

Quant à Disiz, il s’est engagé à la même période, mais pour le camp opposé, puisqu’il s’est trouvé auprès de Ségolène Royal, candidate socialiste. Même si son engagement est plus discret ,il s’inscrit dans sa période d’ouverture musicale. Deux ans plus tard, il changera de pseudonyme pour Peter Punk et quittera le rap pour le rock. Disiz devait représenter la banlieue pour le camp Royal qui, par définition, est sensé être proche de la diversité et des jeunes de cités. Son profil de rappeur gentil et réfléchi était mis en avant lorsqu’on pouvait parler de lui dans les médias, mais les compliments étaient toujours en opposition à la masse.

Étrangement en 2012, aucun rappeur ne s’est engagé aussi publiquement lors de l’affrontement Hollande-Sarkozy, à croire que les déclarations des rappeurs qui regrettaient leurs actes et l’absence de retombées en a fait réfléchir plus d’un. Doc Gynéco a entamé un long purgatoire après que sa carrière fut brisée pour son soutien, il laisse entendre dans chaque interview que c’était une erreur et que l’UMP l’a laissé tombé (pas la stratégie la plus efficace). Disiz, plus discret, en fait aussi état, expliquant qu’il s’est senti instrumentalisé, de la même manière qu’expliqué dans cet article. C’est une bonne chose que les erreurs des anciens servent à la génération qui arrive.

Mais pouvons-nous vraiment nous féliciter de l’absence des rappeurs dans le débat démocratique ? Il est impossible de répondre positivement à cette question. Même si les artistes n’ont pas vocation à être des politiciens, ils peuvent se servir de leur influence pour poser des questions. Le rap est par essence un moyen de contestation, il serait naturel que les rappeurs français soulèvent des interrogations (plus facile et moins dangereux que des affirmations) dans leurs textes. Peut-on continuer à se cacher derrière le divertissement pour uniquement se plaindre et faire l’apologie de la violence et du consumérisme ? Il serait temps que le rap grand public essaye de renouer un minimum avec ses origines et de véhiculer un vrai message dans ses textes avec tout le courage que ça nécessite.

Photo : Christophe Bertolin/MaxPPP

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